Quelques pistes de réflexions

Faire redémarrer l’économie ne doit pas devenir un gros mot

Dans cette période de pré-déconfinement, on a le sentiment parfois que le débat entre économie et santé est devenu dans l’espace public, un débat philosophique. D’un côté ceux qui appellent à une reprise de l’activité économique comme si, endormis durant 8 semaines, ils se réveillaient soudain en reprenant leurs habitudes comme si rien ne s’était passé. De l’autre, ceux qui obsédés par leur lutte exclusive contre le néolibéralisme, ont fini par croire que l’économie n’était  « qu’un cénacle de spéculateurs qui attendent de toucher des dividendes[1] ».

Mais voilà la vie, c’est autre chose qu’une dissertation et l’économie autre chose qu’une simple affaire de profits.  Le Monde daté du 2 Mai faisant état d’une enquête réalisée par Kantar (Sofres) pour la CFDT[2], nous rappelle que l’économie ce n’est pas quelque chose d’abstrait mais bien concret dans la vie des citoyens : « 62 % des sondés assurent avoir déjà subi une perte de salaire ou bien l’anticipent. Un avis très fréquent chez les ouvriers, les employés et dans les petites entreprises. Aussi, 56 % de ceux qui sont au chômage partiel indiquent avoir vu leur rémunération baisser et 30 % s’y attendent[3]». En effet au-delà du smic, ils ne reçoivent que 84 % de leur salaire net.

On pourrait ajouter à ces situations, celles des milliers de salariés en CDD, en Intérim qui ont vu leurs contrats prendre fin du jour au lendemain sans pouvoir bénéficier du chômage partiel, mais aussi celles des chômeurs en fin de droit, ou celles de nombreux entrepreneurs ou autoentrepreneurs qui se retrouvent sans ressource de par l’absence d’activité.

Cette réalité dépasse largement nos frontières. L’OIT[4] note que la prolongation et l’extension des mesures de confinement privent de ressources une multitude de travailleurs et de travailleuses. Guy Ryder, directeur de l’OIT, alerte sur le sort des quelques 2 milliards de personnes travaillant dans des secteurs de l’économie informelle. En majorité des femmes, ces travailleurs, privés de toutes protection sociale, ont vu leur revenu chuter à l’échelle mondiale de plus de 60% et pouvant atteindre 81% dans les continents où ces secteurs sont le plus important. Sans aide internationale prévient Guy Ryder « cette catastrophe deviendra un drame humanitaire et la prochaine pandémie sera la famine [5]».

Dans un article récent, sur les bidonvilles à l’heure du virus et du confinement, pour la fondation Jean Jaurès, Julien Damon[6] nous emmène au cœur des bidonvilles de  Dharavi en Inde, de  Kibera, au sud de Nairobi au Kenya, de Khayelitsha à l’est du Cap, en Afrique du Sud et celui de Rocinha dans les favélas de Rio, au Brésil.

Dans ce monde bien réel, la question entre économie et santé est loin d’être une question théorique. « Les habitants y savent ce que sont les risques vitaux liés à une épidémie, qu’ils peuvent craindre plus qu’ailleurs en raison de l’indigence des infrastructures, et à un confinement qui tarit immédiatement leurs sources de revenus. Un dilemme est clair : sortir de chez soi et risquer la contagion ; rester chez soi et risquer la malnutrition ». Mis en arrêt économique, « ils sont davantage victimes du confinement que du Covid-19, et ils pâtiront de la récession globale ».

Oui l’économie doit repartir. Économie n’est pas un gros mot. Et si l’économie ne repart pas c’est vers une récession profonde et prolongée, que nous nous dirigeons, comme le fait remarquer Joffrin[7], en relevant qu’en plus des difficultés sociales et financières, les effets sur la santé seront nombreux.

Dans les faits, le choix entre santé et économie n’existe pas, sauf pour quelques privilégiés, et parmi eux, de nombreux retraités des pays développés (dont je suis) qui à ce jour n’ont ni été obligés de prendre des risques, ni touchés dans leur pouvoir d’achat par la crise du covid19.

Bien sûr que la reprise ne doit pas se faire dans n’importe quelles conditions, surtout lorsqu’une écrasante majorité de salariés (87 %) qui restent en activité sur leur lieu de travail, durant le confinement, estiment être exposés à des risques de contamination[8].

Le dialogue social est la clef pour réussir la reprise d’activité.

Les salariés en appellent au dialogue social dans les entreprises. C’est ce que révèle l’enquête. Et Laurent Berger relève en l’appuyant cette demande des salariés pour que  les organisations syndicales jouent pleinement leur rôle pour répondre aux conséquences de la crise, « notamment sur tout ce qui a trait à la santé et à la sécurité des travailleurs. [9]»

Le même message est lancé par Guy Ryder qui appelle chacun à prendre ses responsabilités. « S’il est facile de fermer la baraque (faisant allusion au confinement) les retours au travail et à l’école sont très délicats[10] ». Et d’insister sur la nécessité que le  déconfinement, s’appuie sur « le dialogue social pour s’assurer que la réouverture des lieux de travail se produise avec toutes les garanties de sécurité » pour trouver un équilibre entre l’urgence d’une reprise économique qui rétablisse un pouvoir d’achat et l’exigence de conditions sanitaires acceptables.

De ce point de vue nous pouvons nous féliciter de cet appel commun de la CFDT, de la CFTC  et du MEDEF à la veille du déconfinement pour que « le dialogue social et professionnel soit un levier essentiel pour traiter les sujets au plus près des besoins et trouver les bonnes solutions pour tous[11] »

Aux grincheux qui vont me dire que le MEDEF est le support d’une logique économique qui nous emmène dans le mur, et que nous n’avons rien à attendre de lui, je leur réponds à l’avance que « pas plus que nous pouvons nous passer d’économie pour organiser la vie en société, nous ne pouvons-nous passer d’organisations patronales pour organiser le dialogue social ».

Travailler aux conditions de la reprise de la vie économique, n’exonère absolument pas de travailler pour que nous ne repartions pas comme avant. Et Les travailleurs ont beaucoup d’idées pour cela. Ceux qui en doutent, peuvent se reporter à l’enquête CFDT déjà évoquée. Rétablissement  d’une contribution des plus riches (87%) et lancement d’un grand emprunt national (77%), pour faire face à la dette; Priorisation de la relocalisation « des productions clés » pour devenir plus indépendant (95%); revalorisation  des emplois qui se sont révélés indispensables durant le confinement (94 %); nécessité de repenser les modes de production et les filières d’approvisionnement pour les rendre plus respectueux du climat (90 %); renforcement des moyens des services publics et révision de leur mode de gestion (89 %)…

C’est en marchant que nous feront progresser un développement économique d’avantage au service des hommes et des femmes, au service de leurs échanges, au service de la lutte contre pauvreté et précarité… Bref au service du développement humain. Et c’est par le dialogue social que se construira le chemin du futur. Il n’y aura pas demain un système nouveau qui se mettra en place comme par magie. Les modèles élaborés dans le confinement de certitudes qui servent surtout à donner des réponses aux questions du monde d’avant, plus qu’à imaginer des réponses pour le monde de demain, ne seront d’aucun secours.

Gaby Bonnand

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